Séminaire du 24 mars 2026
Figures de l’altérité
Pour notre prochain séminaire, je vous propose d’explorer vos objets de recherche à partir de la question de l’altérité, entendue comme ce qui vient interroger, déplacer ou parfois menacer nos repères habituels, tant sur le plan individuel que collectif.
L’altérité peut d’abord être vécue comme une menace : elle confronte nos présupposés, nos croyances, nos normes implicites, et met à l’épreuve nos cadres de pensée, ce qui peut alors susciter des mécanismes de défense. Elle peut susciter inquiétude, rejet ou résistance, mais aussi ouvrir à de nouvelles compréhensions du sujet et de ses relations.
Dans le champ des pratiques de soin, l’altérité apparaît aussi comme un enjeu clinique et éthique majeur lorsque nous travaillons avec des populations issues d’autres cultures. Elle appelle alors une attention particulière et le recours à une approche interculturelle, sensible aux différences de représentations, de valeurs et de rapports au corps, à la maladie et au soin.
L’altérité se manifeste également au sein des familles confrontées à l’étrangeté de certaines pathologies, telles qu’une maladie psychiatrique (schizophrénie, troubles bipolaires, etc.) ou un trouble du neurodéveloppement ou de la personnalité (trouble du spectre de l’autisme, TDAH, etc.).
L’altérité se donne à voir lorsque l’autre devient autre à lui-même : à la suite d’une maladie, d’un cancer, d’une dépression, d’une addiction ou d’un accident grave, le sujet peut se transformer de manière radicale. Ces bouleversements entraînent chez ses proches un vécu de perte ambiguë, marqué par la présence d’un être à la fois toujours là mais que l’on ne reconnaît plus.
Cette question de l’altérité se pose aussi avec une acuité particulière dans les dynamiques familiales, par exemple lorsque l’enfant devient autre au moment de l’adolescence. Les transformations identitaires et relationnelles qui s’opèrent alors constituent un enjeu majeur pour les parents et, plus largement, pour la famille. Elles mettent à l’épreuve non seulement les liens et les places de chacun, mais aussi les croyances partagées qui structurent le fonctionnement familial. Lorsque ces remaniements ne peuvent être élaborés, l’adolescent risque de se trouver confronté à une impasse dans son développement, dans laquelle il peut demeurer durablement enfermé, au prix de l’élaboration d’un faux self.
Enfin, lorsque l’altérité devient insupportable, elle peut se traduire par des formes de violence, notamment au sein des couples. L’incapacité à reconnaître ou à tolérer la différence de l’autre peut alors alimenter des dynamiques de domination, de violence coercitive, de rupture ou de destruction du lien.
Ce séminaire se veut ainsi un espace de réflexion et de mise en dialogue autour des multiples figures de l’altérité, à partir des expériences cliniques, des cadres théoriques et des objets de recherche de chacun.
- Malika Mansouri
Titre : L’altérité, une structure historique concrète
Résumé : La notion d’altérité (le fait d’être autre, radicalement ou relativement différent) touche à la question du rapport à soi, au monde, au semblable et au différent. De fait, cela nous amène à questionner nos représentations, notre positionnement et notre éthique dans la rencontre clinique avec l’autre.
- Emmanuelle Gallin-Baybarz
Titre : Figures de l’altérité dans la recherche : tensions et dialogues entre méthodes et paradigmes
Cette communication propose d’examiner l’altérité non seulement comme objet clinique ou social, mais comme une dimension constitutive des méthodes et des paradigmes de recherche. À partir d’une brève généalogie des cadres épistémologiques mobilisés pour penser l’homme dans son environnement, elle met en évidence la manière dont les paradigmes, du naturalisme aux approches culturalistes et constructivistes, configurent différemment la relation entre sujet, culture et réalité. L’altérité apparaît alors comme ce qui met à l’épreuve les cadres de pensée et révèle leur caractère historiquement situé. Cette réflexion invite ainsi à interroger la position du chercheur face à ses propres présupposés et à considérer les paradigmes comme des constructions qui orientent la perception, l’interprétation et la production du savoir.
- Astrid Caugant
Titre : L’ « aller vers » comme éthique de la rencontre : penser les altérités dans l’accompagnement des personnes en grande précarité
Cette présentation propose d’explorer la question de l’altérité à partir des pratiques d’« aller-vers » développées dans le champ de la psychiatrie de la précarité, notamment au sein des équipes mobiles psychiatrie-précarité (EMPP). Ces dispositifs reposent sur une démarche proactive et de bas-seuil visant à rencontrer des personnes durablement éloignées des institutions de soin, souvent engagées dans des trajectoires marquées par la précarité, l’errance, les ruptures de liens sociaux ou encore l’exil. Dans ces situations, la rencontre clinique ne s’organise pas à partir d’une demande explicitement formulée, mais se construit progressivement dans les lieux de vie et dans des espaces relationnels souvent fragiles.
À partir de cette clinique mobile, l’intervention montrera que l’« aller-vers » confronte les professionnel·les à une pluralité de formes d’altérité. Celle-ci peut être sociale, lorsque la précarité produit une distance radicale entre les mondes sociaux ; culturelle, lorsque les systèmes de sens et les représentations du soin diffèrent ; institutionnelle, lorsque les institutions sont perçues comme menaçantes ou inaccessibles ; mais également psychique et traumatique, dans des contextes marqués par la violence, l’exil ou les expériences de rupture. Ces différentes figures de l’altérité viennent mettre à l’épreuve les cadres habituels du soin et invitent à repenser les modalités de la rencontre clinique.
L’« aller-vers » peut alors être envisagé comme une éthique de la rencontre, impliquant un travail constant d’ajustement de la posture professionnelle : décentration, attention aux conditions de la rencontre, accordage relationnel et souplesse du cadre. À partir de matériaux issus d’une recherche doctorale en psychologie clinique consacrée à ces dispositifs, cette intervention s’intéressera également aux effets de ces pratiques sur les professionnel·les eux-mêmes. L’exposition répétée à des situations de grande précarité et à des récits traumatiques engage en effet des vécus émotionnels spécifiques, susceptibles de transformer le rapport au soin, aux patients, à soi-même et au monde. L’analyse de ces expériences permettra ainsi d’interroger la manière dont la rencontre avec l’altérité participe à la transformation des pratiques cliniques et des identités professionnelles et personnelles.
- Sébastien Gardelle
Titre : Blason uchrologique. Un néologisme pour dépasser l’étrangeté de la rencontre dans le cas des maladies neuro évolutives sévères.
Les relations de soins tendent à désigner un soignant et un soigné autour de la question du rapport au corps de l’autre. Dans le cas précis où le soigné habite le monde d’une manière bien différente de la nôtre, il devient nécessaire de créer des passerelles relationnelles afin de dépasser l’étrangeté de la rencontre.
Parmi ces façons d’habiter le monde différemment, existe des personnes porteuses d’une maladie neuro-évolutive à un stade sévère. On les disait démente, étymologiquement dé-mens, sans esprit. Or elles ne l’étaient point. Au mieux, il s’agissait juste de passerelles relationnelles mal identifiées. Désormais on dit que ces personnes sont porteuses d’une maladie chronique, neurologique et évolutive.
Ce qui vient caractériser ces maladies est la capacité de l’aidant, qui peut être un soignant ou un membre de la famille, à pouvoir ajuster sa communication (analogique et digitale) à la personne soignée. Ceci nécessite donc de développer ou d’utiliser des compétences spécifiques.
Plusieurs techniques de communication dite « adaptée » ont vu le jour courant des années 80/90. Parmi elles, nous retrouvons une technique développée par deux neuropsychologues québécois (Daniel Taillefer et Daniel Geneau) dénommée Diversion.
Dans le cas qui nous intéresse ici, à savoir comment construire une communication entre soignant et soigné dans le cas des maladies neuro-evolutives sévères, nous proposons d’introduire un médiateur de la communication qui vient moderniser la technique de Taillefer et Geneau.
Ce médiateur est appelé Blason uchrologique. Ce néologisme introduit une relation au monde différent entre soignant et soigné dans lequel le blason devient une passerelle relationnelle.
Au cours de la présentation, nous présenterons le lien entre pratique systémique et modèle neurocognitif. Nous illustrerons notre propos de situations cliniques allant de la spécificité de la construction de l’outil à l’utilisation en pratique de soins. La communication sera accompagnée de support vidéo où soignants et soignés viendront parler de cet outil.